Chronique janvier 2007 - Actualité et mémoire de la technologie
La lecture du
"Lexique de la technologie"
(voir dans "Comprendre la Technologie", le document élaboré en 1974 et complété
en 1986, voir aussi dans "Maîtrise Sociale de la Technologie", le document
"Des technologies appropriées à celles au service de
l'humanité") révèle l'actualité
des choix technologiques proposés à l'époque au
Tiers-Monde et qui le sont aujourd'hui dans le cadre du
"Développement Durable". Par exemple, on parlait de
technologies "douces", "appropriées", qui
se répartissaient en "technologies écologiques",
"qui conservent les ressources", "technologies
autonomes ou régionales", "de l'aide à
soi-même", "révolutionnaires autocentrées",
de village "à la chinoise", "intermédiaires",
"combinées", etc… En fait les dégâts
de la diffusion d'une technologie non maîtrisée, des
pollutions, du réchauffement climatique, poussent aujourd'hui
le Nord, à un nouveau positionnement historique pour tenter de
réorienter la technologie pour la survie de la planète,
et non plus pour les seuls besoins estimés du Tiers-Monde.
Au demeurant, comme il est analysé dans le texte
"Des technologies appropriées à celles au service de
l'humanité", les politiques envisagées des
technologies douces, intermédiaires, combinées étaient
restées d'applications très limitées. On peut
parler d'échec. La libéralisation des échanges,
les investissements motivés par la logique du profit et de la
mondialisation, ont forcé le passage dans les PVD aux
multinationales, sans qu'il s'ensuive une politique de transfert et
de R&D spécifique pour les PVD. Les barrières pour
contrôler la technologie transférée -à
l'exemple de ce qu'avaient fait le Japon et la Corée du Sud
dans les années 70-80- ont volé en éclats. Il
n'y a pas eu de véritable alternative à la technologie
moderne. Celle du Nord a été transférée
telle qu'elle au Sud avec ses conséquences.
Il n'est pas inutile de rappeler les frustrations les plus fréquemment
évoquées dans le passé concernant le non
contrôle de la technologie. Elles étaient les suivantes :
- a.
l'accumulation de guerre et en particulier la menace d'une
destruction nucléaire ;
- b.
la rupture des équilibres de l'écologie et de
l'environnement à travers la pollution et les technologies
nuisibles ;
- c.
l'épuisement des ressources naturelles à travers une
exploitation inattentive de la nature ;
- d.
la soumission des scientifiques et des techniciens au système
politique et à ses besoins ;
- e.
le désaccord entre le changement technique et les progrès
éthiques de l'homme ;
- f.
la recherche du pouvoir de la part des hommes de la technologie (F. Hetman).
Une autre courant critique relevait l'échec "objectif"
de la science et de la technologie pour accomplir les aspirations
économiques, sociales et culturelles des populations
dans
les pays les plus avancés technologiquement et
industriellement, dans lesquels a prévalu la philosophie
politique de la croissance économique et de l'amélioration
sociale basées sur la technologie. (F. Hetman 1973). C'était
il y a 34 ans !
L'informatique avec son prodigieux développement est le paradigme de notre
époque. Elle pénètre par "invasion"
toutes les activités, y compris les processus de l'innovation,
les artefacts. Elle contribue ainsi puissamment à
l'artificialisation et à l'émergence d'une technosphère
dont la "variété", au sens cybernétique
du terme, égale maintenant celle de la biosphère et a
la capacité de détruire cette dernière. (Voir dans "Comprendre la Technologie",
"La technologie générale").
Elle entretient une relation récursive avec la mondialisation.
La convergence numérique dans les télécommunications
d'Internet, de l'ordinateur, du téléphone mobile et de
la télévision crée une révolution qui
atteint les coins les plus reculés (1).
A l'image de la technosphère se substitue la métaphore
d'une "terre plate" (2)
qui est un nouveau regard sur le monde moderne. C'est bien désormais
au niveau terrestre que se pose avec la maîtrise de la
technologie celle de la société sur elle-même. La
politique du développement durable est un pas dans cette
direction, mais n'est pas le substitut à un projet sociétal
universel.
La question essentielle est plus que jamais celle de la création
de technologies "au service de l'humanité". Dans ce
but il n'est pas inutile de retrouver la mémoire du passé
et des mécanismes fondamentaux de la création, de la
diffusion et de l'adoption de la technologie (Voir dans "Comprendre la Technologie",
"Aperçu théorique").
Pierre Gonod
(1) Lire entretien avec Jean-Louis Missika "A l'heure de la
convergence numérique" Le Monde 2 N° spécial
"Bienvenue dans la technosphère" 18 novembre 2006.
(2) Thomas Friedman "La terre est plate" Saint-Simon 2006.